Les Camionneux..Peuple de la route !

Leurs camions sont hétéroclites, leurs looks aussi et leurs itinéraires tout autant. Dès le début de la saison d'hiver, mais ce sera pareil l'été ailleurs, leurs bahuts se posent, se calent comme ils disent, sur un parking de la station de ski des Angles, dans les Pyrénées Orientales. La neige n'est pas encore tombée, ou alors pas assez et la saison est incertaine, les embauches de saisonniers aussi. Qu'importe, ils sauront attendre, ils n'ont pas de loyer à payer, ni de charges fixes importantes, en attendant ils couperont du bois, construiront des toilettes sèches, établiront une sorte de village indien, leurs improbables véhicules alignés sur le parking dévolu aux camping-cars qui ne sont pas encore arrivés. La station, c'est à dire la mairie, ne s'y oppose pas, elle demande juste quelques garanties de propreté et de contrôle des ( nombreux..) chiens. Eux sourient, les chiens sont tous vaccinés et identifiés et quant à la propreté, c'est celle de l'endroit ou ils vont vivre plusieurs mois, alors!.. En fait la mairie jongle entre les réticences frileuses de certains de ses administrés influents et la nécessité de cette main d'œuvre disponible sans laquelle la saison commencerait peut être sans moniteurs de skis, serveuses de restaurants, pizzaiolos et autres plongeurs.. De la route, pour la plupart, ils n'ont pas fait une nécessité mais un vrai choix de vie. Ils ont entre 23 et 40 ans, vivent en couple pour certains et ont décidé de ne pas être tributaires d'un loyer, d'un crédit, d'un contrat de travail, bref de tout ce qui rassure certains et les effraie, eux. C'est une philosophie qui les anime, pas une contrainte. Vivre de peu, travailler (parfois dur..) mais juste le nécessaire, troquer avec les copains les aliments sains récupérés dans les poubelles de supermarché et profiter de l'existence en en changeant souvent. Tous ou presque auront trouvé un job quand la station ouvrira. Julie est serveuse dans deux restaurants, elle vient de Saint Pierre et Miquelon et son copain Alex sera le mécano du campement, le bâtisseur des équipements collectifs. Maud fera toute la saison dans un centre de vacances collectif comme agent d'entretien, femme de ménage quoi, et son compagnon Fabien, chauffeur routier intérimaire livrera des pizzas tout l'hiver. Après ils partiront voyager au Maroc, c'est leur projet. Baptiste, un «vieux» de quarante ans est moniteur de ski, sa femme et son fils sont restés dans l'Aude et lui passera, comme chaque hive,r la saison dans une caravane qu'il a habilement accolée à un sas sur remorque ou ronronne le poêle à bois et coule la douche chaude. Indispensable! Un autre travaillera dans un supermarché, une troisième encore à la plonge d'un restaurant très fréquenté, quant à la cadette Justine dans son antique mercedes, elle servira des crêpes jusqu'au printemps pour assouvir sa passion du snow board. Passion qu'elle partage avec son voisin Alex, cuisinier de son état mais qui préfère lui aussi livrer des pizzas et «rider» le reste du temps sur sa planche. Le campement, petit à petit devient un village, avec ses arrivées, ses départs, ses amitiés et ses petites disputes. Entre les séquences de boulot, on s'invite entre voisins, on boit un coup ensemble, on partage le «butin» de la journée, restes récupérés chez les restaurateurs, fruit de la récolte dans les poubelles des supermarchés, pleines à craquer de produits largement consommables mais virés des rayons pour de sombres raisons de marketing. Leur intérieur contraste avec l'aspect souvent vétuste de leurs camions qui ne sont évidemment pas de la première jeunesse. L'habitat est relativement spacieux, souvent cosy et n'est pas sans évoquer le chalet. Bien isolé, paré de bois et chauffé avec un poêle, il est souvent pourvu de toilettes sèches, de douches chaudes et d'un éclairage sur batteries solaires qui le rend totalement indépendant. Les camping-caristes d'à côté, les «plastiques» qui ne viennent que pour skier dans de luxueux fourgons aménagés regardent d'un drôle d'œil ces voisins qui ne leur ressemblent guère, parfois le courant passera entre les deux groupes, souvent non! Dès que la saison tire en longueur et que l'activité baisse, certains camions vont partir, parfois ensemble, des amitiés sont nées, des groupes se sont crées. Ils vont aller ailleurs, souvent au bord de la mer, tenter leur chance pour une autre saison. Entre temps, ils vont voyager un peu, aller voir de vieux amis, découvrir de nouveaux sites à la recherche d'activités simples et gratuites et jouir «d'une vie simple et heureuse» comme ils disent souvent. Ces nouveaux gens de voyage n'inventent rien en fait, ils remettent à jour une vieille pratique de l'humanité, venue du fond des âges, celle du voyage, de l'itinérance. Une survivance peut être de la civilisation des chasseurs cueilleurs avant q'ils ne deviennent des sédentaires privés de l'espace que leurs nouvelles clôtures ont amputé à leur regard. Et à leurs rêves ! GBa

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